…une liberté qui se prend à son jeu…


Celui qui veut être aimé ne désire pas l’asservissement de l’être aimé. Il ne tient pas à devenir l’objet d’une passion débordante et mécanique. Il ne veut pas posséder un automatisme. […]
Mais, d’autre part, il ne saurait se satisfaire de cette forme éminente de la liberté qu’est l’engagement libre et volontaire. Qui se contenterait d’un amour qui se donnerait comme pure fidélité à la foi jurée ? Qui donc accepterait de s’entendre dire : « Je vous aime parce que je me suis librement engagé à vous aimer et que je ne veux pas me dédire ; je vous aime par fidélité à moi-même. » ? Ainsi l’amant demande le serment et s’irrite du serment. Il veut être aimé par une liberté et réclame que cette liberté comme liberté ne soit plus libre. Il veut à la fois que la liberté de l’Autre se détermine elle-même à devenir amour — et cela, non point seulement au commencement de l’aventure mais à chaque instant — et, à la fois, que cette liberté soit captivée
par elle-même, qu’elle se retourne sur elle-même, comme dans la folie, comme dans le rêve, pour vouloir sa captivité. Et cette captivité doit être démission libre et enchaînée à la fois entre nos mains. Ce n’est pas le déterminisme passionnel que nous désirons chez autrui, dans l’amour, ni une liberté hors d’atteinte mais c’est une liberté qui joue le déterminisme passionnel et qui se prend à son jeu.

Sartre, L’Etre et le Néant

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3 commentaires pour …une liberté qui se prend à son jeu…

  1. Druide dit :

    Mon cher Jean-Paul,

    Malgré tout le respect que j’ai pour toi et pour une partie de ton œuvre, je dois te dire que tu as tout faux en cette occurrence.
    Tout d’abord, tu utilises ici la thématique amoureuse pour déployer une argumentation qui ne concerne pas l’amour, mais bien les paradoxes qui se forment entre la liberté et l’engagement, paradoxes que tu aimes investiguer tout au long de ton travail, notamment dans ta littérature politique. Comment peut-on librement s’engager dans une organisation qui réclame une discipline sans faille, comme dans une organisation révolutionnaire, tout en prétendant par cette soumission à l’organisation faire naître la liberté des Hommes ? C’est une de tes préoccupations continues, et il faut bien l’admettre, elle est fort marquée par le temps qui a été le tien, et probablement par le malaise qu’ont connu les intellectuels comme toi de soutenir des régimes dictatoriaux en se revendiquant d’une liberté supérieure.

    Mais quelle est la nature de cette liberté ? Est-elle pure source intérieure des individus qui, sans aucune attache à quoi que ce soit du monde extérieur, pourraient emprunter tous les chemins de vie ? Chaque choix de vie, entraînant un refus des autres options, serait-il alors une perte de liberté ? Une telle conception de la liberté, mon cher Jean-Paul, est extrêmement romantique et manque singulièrement d’ancrage réel. Si les individus étaient totalement indépendants, bénéficiant d’une liberté absolue en apparence car sans aucun compte à rendre jamais aux autres, ils n’auraient en réalité aucune liberté. Chacun devrait utiliser les 24 heures de chaque journée d’existence et toute son énergie mentale et corporelle à assurer sa survie et sa sécurité. Chacun devrait par lui-même se vêtir, se loger, se nourrir, se protéger, défendre ses bêtes, ses arbres, ses plantes et sa vie. Il n’y a plus de liberté dans une telle activité humaine, plus de place pour rien que pour l’essentiel matériel, pour lequel il n’y a pas de choix à poser. Il n’y a donc de liberté potentielle que dans une forme quelconque d’engagement collectif paisible, c’est dans la mise en commun de leurs survies que les humains parviennent à se dégager des contraintes matérielles et à pouvoir alors faire face aux choix de l’utilisation de ce bénéfice : l’enfer, ce n’est pas les autres, les autres, c’est la condition essentielle de ma liberté. Voilà qui change un peu la perspective que tu peux avoir sur les rapports entre la liberté et l’engagement. Mais il y a plus.

    Car en effet, sans la nature sociale de l’être humain, sans cette forme d’engagement mutuel, il n’y aurait pas non plus eu d’espace-temps pour la culture, pour le langage, pour parler-compter-dire, pour conceptualiser et faire, pour imaginer et bâtir, trouver des solutions à des problèmes chaque fois plus complexes, pas plus que pour prendre le temps de contempler le beau, trouver le bien et rechercher le vrai. Autrement dit, non seulement par nature la liberté résulte de l’engagement des humains les uns avec les autres, mais la possibilité d’un concept même de liberté, et toute notre discussion présente sur le sens de la liberté et de l’engagement, n’ont de sens qu’au travers de l’engagement. La liberté résulte d’un tissu de liens, l’autonomie, c’est la multiplication des dépendances. Et le sommet de la liberté est de pouvoir remplacer une contrainte par une autre contrainte de sorte à ne jamais être soumis à une seule d’entre-elles.

    Il y a encore autre chose. Qu’est-ce qu’une pure liberté inutilisée ? La liberté n’est pas intransitive, Jean-Paul, il n’y a pas de liberté si elle n’est pas exercée. Regarde nos contemporains qui baignent dans une liberté potentielle et qu’ils n’utilisent pas, comme une chèvre depuis trop longtemps attachée à un poteau. Au bout d’un temps, on peut lui rendre la liberté, elle reste près de son poteau, docilement. Nos semblables sont libres, et ils pensent être singuliers, comme en témoignent avec ironie les embouteillages quotidiens à l’entrée des grandes villes, les vacances au soleil, tous ensemble au mois d’août, les files le vendredi soir dans les supermarchés, les millions d’exemplaires de livres d’Harry Potter vendus pour les milliers de livres écrits et ignorés de tous ; libres oui, mais privés de liberté car dans la crainte d’un engagement fort et authentique. Ceux qui font cela sont des marginaux, et les braves gens n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux…

    Mais tu prétendais parler d’amour. Mon cher Jean-Paul, l’amour est avant tout une émotion bien supérieure à toute tentative de la conceptualiser, même par une pensée brillante comme la tienne. Sais-tu que les circuits neuronaux qui transportent les émotions envoient des signaux électriques qui vont dix fois plus vite que les circuits de la pensée ? L’amour est là avant qu’on ait eu le temps de s’en rendre compte. L’intelligence sentimentale exclut le raisonnement. L’amour n’est pas un serment, l’amour n’est pas un contrat, l’amour n’est pas une convention. Ça, c’est de l’amour institué, conceptualisé, enfermé dans une case. Certes de ce point de vue, l’amour est une folie, un rêve auquel on se prend à croire au point d’oublier toute réalité antérieure. Mais la liberté n’est-elle pas avant tout le droit d’imaginer la folie ?

    L’amant ainsi habité par cette révélation ne cherche ni la soumission ni aucune perte de liberté de l’Autre. Il cherche simplement à montrer, à celui ou celle qui ne l’a pas encore compris, cette énergie qui décuple les forces, rend l’impossible réalisable, rend les inévitables contraintes agréables et offre à celui qui connaît l’amour une liberté inégalable. Il cherche chez l’Autre la force d’utiliser sa liberté pour la lui rendre décuplée. Il n’y a là aucun paradoxe mais une complémentarité nécessaire. Tous les pouvoirs totalitaires luttent contre l’amour réalisé, même nos sociétés qui disent cultiver la liberté nous offrent des modèles de vie où chacun est retourné sur lui-même dans un pseudo-individualisme de façade, pour ne pas s’engager dans l’amour qui se suffit à lui-même et engendre un désintérêt pour tout ce qui se vend. L’amour n’est pas fidélité et engagement contractuel sur l’avenir, l’amour est une fidélité de la conscience intellectuelle avec ce l’inconscient émotionnel ressent dans un présent toujours renouvelé. L’amour n’est pas captivité, il est liberté partagée et pleine car dans cet amour parvient-on à accomplir cette liberté dans les faits plutôt que de la contempler comme une perpétuelle potentialité toujours renvoyée à plus tard. Il n’y a pas de déterminisme passionnel, pas plus que de liberté hors d’atteinte. Il n’y a pas non plus de jeu au sens d’un faux semblant, sauf chez ceux qui ne connaissent pas l’amour et font comme si. Et ils sont nombreux hélas. S’il y a jeu, c’est celui de l’enfance, du plaisir partagé à rire des mêmes choses. Il y a, dans l’amour, un besoin impérieux de rechercher ensemble partout l’impossible, le chimérique, l’absolu, et l’émerveillement de l’apercevoir parfois chez l’autre. Cette quête partagée est la source de la liberté la plus grande possible, celle de la complétude qu’on nomme bien trop vite le bonheur.

    A la prochaine, mon cher Jean-Paul.

  2. ouplala dit :

    olà el Druide!

    Ton message à J.P a bien été transféré.
    Il aurait pas du mieux ! Mais il est quand-même content qu’on pense à lui. Et à elle du coup. Il nous rappelle aussi que dans la vie on ne fait pas ce que l’on veut mais que l’on est responsable de ce que l’on est. C’est déjà pas mal pour avancer, moi je trouve.

  3. ouplala dit :

    p.s. c’est moins argumenté, mais n’est pas druide qui veut!

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