…je trainais derrière eux comme je l’ai fait toute ma vie derrière les gens qui m’intéressent…

Ce fut un évènement formidable que la rencontre de Dean et de Carlo Marx. Deux esprits aigus comme les leurs – ils se comprirent en un clin d’oeil. Deux yeux perçants croisèrent deux yeux perçants – le truqueur génial et l’intellectuel brillant, le mélancolique et poétique truqueur et l’esprit ténébreux qu’est Carlo Marx. À partir de ce moment je vis fort peu Dean et j’en eus un peu de peine. Leurs deux forces s’étaient entrechoquées de plein fouet et je n’étais qu’un cave en comparaison, je ne pouvais pas rivaliser avec eux. Le tourbillon des évènements démentiels qui se préparaient s’est déchainé à ce moment là; il allait emporter tous mes amis et tout ce qui me restait de famille dans un grand nuage de poussière, au dessus de la Nuit Américaine. Carlo lui parla de Old Buld Lee, d’Elmer Hassel, de Jane: de Lee qui faisait pousser de l’herbe au Texas, de Hassel à Riker’s Island, de Jane qui errait à Times Square dans un délire de benzédrine, avec sa gosse sous les bras et finissant à Bellevue. Mais Dean parla à Carlo des personnages ignorés à l’Est, tel que Tommy Snark, la caïd bancal de la salle de jeux, joueur de cartes aussi et curieux petit saint. Il lui parla de Roy Johnson, de Big Ed Dunkel, de ses compagnons d’adolescence, des ses compagnons de rues, de ses innombrables filles, et de ses partouses et de gravures pornographiques, de ses héros, de ses héroïnes, de toutes ses aventures. Côte-à-côte, ils s’élançaient dans les rues savourant toute chose dans le style qui était alors celui de leur amitié et qui, plus tard, devient tellement plus désolé, objectif, morne. Mais alors ils s’en allaient, dansant dans les rues comme des clochedingues, et je trainais derrière eux comme je l’ai fait toute ma vie derrière les gens qui m’intéressent, parce que les seules gens qui existent pour moi sont les déments, ceux qui ont la démence de vivre, la démence de discourir, la démence d’être sauvés, qui veulent jouir de tout dans un seul instant, ceux qui ne savent pas bailler ni sortir un lieu commun mais qui brûlent, qui brûlent, pareils aux fabuleux feux jaunes des chandelles romaines explosant comme des poêles à frire à travers les étoiles et, au milieu, on voit éclater le bleu du pétard central et chacun fait : « Aaaah! » Quel nom donnait-on à cette jeunesse-là dans l’Allemagne de Goethe?

 

Jack Kerouac, Sur la Route (traduit par Jacques Houbart)

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Un commentaire pour …je trainais derrière eux comme je l’ai fait toute ma vie derrière les gens qui m’intéressent…

  1. ouplala dit :

    @ Tom Plank: c’est en passe de devenir un de mes bouquins préférés

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